LE JEUDI, 17 décembre 2009

Vaisseaux fantômes

La cire, c’est la petite madeleine de Proust de Luc Ewen, un photographe à la recherche du temps perdu.

Contrairement à la madeleine, la cire n’est pas soluble dans l’eau, ce qui ne l’empêche pas d’agir sur le pouvoir de la mémoire instinctive, de prendre appui sur le présent pour remonter le cours du temps.

Et voici donc Luc Ewen – photographe né à Luxembourg en 1959 -, en prise avec une amnésie élémentaire, incapable de donner date et sens aux nombreuses images de sa collection 1978 – 2005: «À ma grande surprise, j’ai pu découvrir des images dont je n’ai gardé aucune mémoire et des photos que je croyais bien connaÎtre mais dont la signification profonde se dérobait sans cesse».

Dans la foulée d’un premier tri – un choix intuitif comme d’autres parlent de l’écriture ou de la peinture automatique, à la manière d’un Henri Michaux sous mescaline: «J’écris pour me parcourir; peindre. composer. écrire: me parcourir; là est l’aventure d’être en vie» -, Luc Ewen sélectionne 150 négatifs censés composer «une somme méta’ phorique de sa vie». Et comme «les images restent muettes», il s’enferme dans son laboratoire: adepte des métamorphoses (tiens, Kafka!), soucieux de gratter sous les apparences, intrigué par «l’autre côté du miroir» (bonjour Lewis Carroil), féru de grimoire et de vertu alchimique, il convoque une matière: la cire. Celle de la céroplastie. des prothésistes. Celle qui épaissit, qui lisse. qui protège et donne un aspect brillant. L’expérimentation devient un rituel. Qui, au final, crée rien de moins qu’un masque sur chaque négatif, tantôt sépia tantôt verdâtre, selon la durée dù sortilège (le négatif est nappé’ de cire fondue, le tout est refroidi, placé sur plaque de verre. scanné, agrandi et cetera).

MASQUE DE CIRE

«La cire poursuit son œuvre avec patience. avec acharnement et caprice, imprévisible, généreuse … »: en préface du catalogue comme sur les cartels (légendes des photos). Luc Ewen confesse une jubilation textuelle, et l’encre est un éther supplémentaire.

Les formes prolifèrent, les contenus se déforment. Touchés par un «brouillard corrodant» ou par des grappes de bulles, celles du phylactère, celles du noyé aussi. Paradoxalement, Ie masque démasque. Des 30 ans ainsi balayés en une quarantaine de photographies se dégage une même obsession tendue par un goût du sujet insolite, isolé parce qu’unique, qui se dérobe à l’oeil pressé mais qui est en même temps un paramètre fondateur du paysage immémorial. Rien d’étonnant dès lors à ce que les motifs récurrents soient l’échelle, les pierres et l’eau – oui mais quand eau il y a, elle est trouble, et quand bateau il y a, il est suspendu dans la grisaille. Et peu voire pas de personnages.

C’est un curieux druide, un Merlin qui préfère les faces sombres. Et c’est un étrange pêcheur, qui renfloue les épaves mangées par la mérule. Les archéologues ont leurs clés de lecture. Luc Ewen en a d’autres: on y croise l’absurde, un climat symbolique wagnérien et même une couleur cinématographique proche de Ken Loach.

Centre d’art Nei Liicht, Dudelange: Luc Ewen, «Lost memories»

Marie-Anne Lorgé, 2009